mercredi 30 novembre 2011

Les extrêmes

J’adorais les flatteries. On me disait que j’avais l’air tellement romantique ! Moi qui pensais que romantique était François-René devant sa fenêtre. J’adorais cela ! J’étais romantique ? J’avais le visage romantique, les yeux sombres, j’étais le croquant romantique éternel ! Sans l’être, ni croquant, ni romantique, ni éternel. Je le sentais à l’époque ! Je l’ai vécu. A la fois tellement décalé et tellement dedans ! Tellement loin de cela, tellement proche ! Trop François-René ! De la fenêtre assis, je regardais par la fenêtre, pas derrière la fenêtre, mais la fenêtre et cette distance me faisait penser au langage. Je n’aime pas le prénom René, un de mes petits cousins s’appelait René. Il est mort alcoolique, son foi a explosé, il avait 40 ans pas plus, il bégayait le pauvre. Un de mes oncles aussi est mort en très bas âge.

Ma grand-mère m’appelait « Joli » on disait cela aux enfants que l’on considérait beau chez moi. J’étais l’un de ceux-là. Effectivement, elle disait aussi que mes yeux roulaient, que je comprenais trop vite, elle disait : « celui-là sera ingénieur », sans savoir ce que cela voulait dire ! Je pense cela de ma fille aussi maintenant. Elle est tellement jolie et vive !
Je comprenais à force d’entendre quand elle parlait breton. Elle m’aimait certes, mais elle préférait mon frère. Elle était proche de lui. Je l’étais aussi, mais mon grand-père, lui, était mon héros !

Mon père je ne le voyais jamais ou seulement tard le soir quand il rentrait à la maison.
HSPRKIJ9, B2375, 4864740, 1904A, 700*, une suite de chiffres sans intérêt, sans aucun sens me hante tous les soirs. Et me retrouve le matin. J’essaie toujours de compter pour retrouver ces chiffres. Je ne les retrouve pas ? Je pourrais en citer des milliers que je connais, que j’ai entendu.

J'étais en terminale, romantique toujours et hyperactif. J'avais déjà fait mes premiers sauts en parachute, j'étais breveté, inscrit à la préparation militaire supérieure. Inspiré par Barres et sa colline et mes lectures du moment, je sentais monter en moi l'âme de mes ancêtres.

Au printemps 1984, il y avait des élections Européennes et certains de mes amis étaient proches du parti nationaliste et faisaient campagne pour ses représentants. Jérôme et François, lycéens tout comme moi étaient devenus de vrais militants patriotes ! Leur job essentiel consistait à coller les affiches des prétendants départementaux à cette élection.

François conduisait le break de son père, chaque soir de cette fin d'hiver, les affiches, les seaux, la colle et les balais dans le coffre comme autant d'armes dans leur râtelier. A ses cotés, Jérôme, le plus costaud des deux indiquait les meilleurs endroits où s'arrêter pour coller. C'est ce soir là que François m'avait proposé de participer à la mission. Après avoir refusé plusieurs fois, j'avais fini par céder, je venais en tant qu'observateur, il était venu me prendre devant chez moi vers 18 heures. J'avais juste prévenu ma mère que je rentrerai vers 20 heures pour le dîner. Il m'avait montré l'itinéraire, nous devions passer dans le village voisin chercher Jérôme, puis 4 ou 5 lieux de collage prévus pour la soirée.

Jérôme habillé d'un "bomber" noir nous attendait devant chez lui. Du haut de nos 18 ans nous nous sentions investis presque invincibles, persuadés que notre idéal Français était partagé par tous, surtout qu'il était le seul viable.
Arrivés à notre premier lieu de collage, je m'aperçus que nous n'étions les seuls à vouloir nous appropriés les meilleurs endroits. Une équipe d'un parti opposé était déjà en train d'opérer.

Un de ses membres nous interpellait violemment, Jérôme déjà sorti du véhicule alla à sa rencontre. Des insultes fusèrent de chaque coté. François avait décidé que nous devions restés dans la voiture. Il me dit que cette situation était fréquente et que Jérôme en avait l'habitude et saurait l'apaiser. Mais, assis à l'arrière du break, je sentais que le ton montait.
Très vite j'aperçus l'adversaire de Jérôme mettre la main dans la poche de son blouson, un éclat reflété par le lampadaire au dessus des deux combattants, une lame. Comme un seul homme nous bondissons hors de la voiture, le temps de parcourir les vingt mètres qui nous séparaient d'eux. Jérôme chuta de tout son long sur le trottoir, il avait deux trous rouges au coté droit. Son adversaire avait eu le temps de fuir en compagnie de ses acolytes. Jérôme perdait beaucoup de sang, nous l'avons emmené aux urgences de l'hôpital local, ses lésions étaient superficielles.

Rassurés François me déposa chez moi à 20h, à l'heure pour le dîner familial.
Encore aujourd'hui nous nous retrouvons tous les trois, autour d'un verre, une fois par an. François est membre d'une ONG humanitaire bien connue et Jérôme élu d'un parti politique du centre, quant à moi je sais depuis cette nuit-là que je ne serai plus le même homme.

dimanche 27 novembre 2011

La vocation

Je suis d’un pays qui n’existe pas. Je suis de la Bretagne issue des souvenirs de mes aïeux, même pas de ceux de mon père ou de ma mère. Je suis d’un pays qui a cessé d’exister avec la mort de mes grands parents. Je suis du pays où les gens marchaient, où la voiture était à chevaux, je suis d’un pays où les gens ne parlaient pas français. Et ne voulaient pas l’apprendre. Je suis d’un pays où il pleuvait, où les gens souffraient suffisamment pour le quitter mais aussi pour continuer à l’aimer, ou comme mon grand père paternel à y penser et surtout pour ne pas y retourner. Je suis issu d’un pays qui a souffert dans le souvenir de ceux qui en sont partis. Mais a-t-il vraiment existé ? Je suis de ce pays ?

Plus j’abandonne l’habit de jeunesse, plus j’habite ma peau d’homme mur, plus j’aspire à retrouver ce pays imaginaire, ce Pitchipoi dont je ne connais pas le sens. Plus je quitte l’enfance, ma propre enfance, plus je pense à celle de ma fille moins je pense à ce que je suis. Plus j’attends le deuxième enfant et plus j’entends ma fille. Plus dure est son absence. Plus long est l’accouchement. Plus longue sera ma vie proche de mes enfants !

Je suis toujours le même dans les yeux de ma mère. Les yeux de ma mère sont ceux de ma fille, de mon frère, de mon filleul, de ma nièce, de ma grand-mère. Et ce sont surtout les miens ! Mes yeux pochés sales et dégradés ! Mes yeux perçants ne trouvent plus le volume, les distances depuis longtemps ! Mes yeux sont pourtant toujours aussi bons ! Ils lisent les petites lettres de la ligne 12 des visites médicales.

Je me souviens d'un voyage que nous avions fait ensemble, mon père, mon frère et moi. Pourquoi ma mère n'était pas dans la voiture ? Je ne sais plus pourquoi.
Nous avions pris la route un matin de juin pour cette Bretagne, la destination de nos étés. Pas d'autoroute, à l'époque, les Nationales traversaient des villages en fête. Plus de 10 heures de route alors qu'aujourd'hui, il suffit de 4 heures pour arriver à destination. Mon père, stoïque comme à son habitude appelait au téléphone, la R16 qu'il conduisait était équipée d'un téléphone, c'était sa voiture de fonction.
Tous les deux à l'arrière, nous somnolions. Près de Nantes, il avait reçu un appel, un de ses amis du commissariat lui avait demandé de passer, nous avait-il dit. Il avait décidé de faire un crochet.
Nous étions restés, mon frère et moi, dans la voiture garée devant le bâtiment. Vingt minutes plus tard, il en était sorti. Le visage blanc, nous avions repris la route. Mon père n'y pouvait rien, son job c'était sa vie, nous avions le sentiment qu'il ne prenait jamais de repos, il était flic et c'était sa vocation !
Plus tard j'appris que mes parents, cet été là avaient décidé de se séparer, ma mère était restée à Paris et mon père voulait nous épargner. C'est pourquoi il nous avait emmenés en vacances. Seulement mon père était un homme d'extérieur surtout pas d'intérieur, il avait passé un accord avec un restaurateur proche de la maison qui nous livrait des plats cuisinés.
Un soir devant un poulet rôti, il nous raconta pourquoi il avait décidé de passer à Nantes.

Son collègue avait besoin de son soutien, son expérience, il était face à une situation incompréhensible humainement. Dans un appartement de la banlieue de Nantes, une équipe de policiers avait découvert un nourrisson mort dans un réfrigérateur. 


Le jeune couple avait tué leur bébé et le père avait commencé à découper son corps pour le manger.

mercredi 23 novembre 2011

Rupture d'anévrisme

Petit, je me promenais loin sur des vallons aussi verts que délavés par cette maudite pluie de novembre. Et longtemps j’attendais.
Le vent ne tombait pas avant le début du jour. Mes frères et sœurs, eux-aussi attendaient, à la maison… Enfin une maison, dans une espèce de maison. Une grange que mes vaches n’appréciaient guère ! Mais, moi j’aimais cette chaleur.
La pluie, le vent, le froid s’attardaient dans cette sorte de cage. Mes 12 frères et sœurs, j’étais l’ainé, attendaient que je revienne…
Je pensais à ce que pouvait être cette vie. Les vaches, la lande, 10 ans, trop loin.Trop loin de quoi ?
Les bruits de la guerre n’arrivaient pas jusque chez moi. Mais elle était bien là. Mes oncles, mes cousins plus âgés que moi le savaient. Ils n’étaient pas rentrés depuis longtemps. Seuls deux rentreront sur plus de vingt-trois.

Je pensais à cette vie, à ma vie trop près de la tienne, mais si vraie. J’étais un garçon plutôt grand pour mon âge, je pourrais y aller moi aussi. Si moi aussi, je pouvais être assez capable pour travailler ? Si moi aussi. Les bureaux de recrutement pour le Canada ? ...le quoi ?

Je serai ton grand-père et tu liras ces lignes quand toi aussi tu seras prêt. Je t’ai parlé enfant ! Tu n’as rien compris.
Que s’est il passé pour que même maintenant tu te sentes si loin de tes fils ? et de certains de tes petits enfants ? Ton cœur n’est chez toi qu’un organe, trop atrophié, trop occupé pour servir à autre chose qu’à faire circuler le sang dans un golem.
Ton sang coule dans mes veines, il m'arrive même de ressentir ton coeur battre dans ma poitrine. Si lentement que j'ai failli en mourir !
Mon coeur souvent est de pierre, ma force et mes faiblesses viennent de toi. Je n'y peux rien.

Tu as rencontré tous les barbouzes de la terre, ils sont tes amis.
Un jour, lors d'une mission à l'étranger tu as pris cet avion. Tu voyageais avec tes amis attachés de l'ambassade, attachés culturels. Je les avais rencontrés à l'arrivée au Bourget.
"Ton père à reçu un bagage sur la tête, il est blessé, nous l'emmenons au Val de Grâce, ne t'inquiète pas. Nous lui passons quelques radios, un scanner..." J'étais reparti rassuré.

Je l'avais appelé le lendemain, tout allait bien.

Deux nuits plus tard ma mère m'appelle vers trois heures du matin pour me dire que le SAMU avait transporté mon père aux urgences de l'hôpital local. Rupture d'anévrisme ! Héliporté vers un hôpital spécialisé.

J'étais rentré dans sa chambre, il ne m'avait pas reconnu.
Comment une simple valise tombée de son compartiment aurait pu causer une telle lésion ? Impossible. 
Je menais une enquête auprès des membres de son équipe. Personne n'avait réellement vu ce qui s’était passé dans l'avion.
Je compris que le choc qu'il avait reçu provenait d'ailleurs, de son séjour au moyen orient. Où était-il allé réellement ? Quelle avait été sa mission ? Personne ne me le dit jamais.

Et lui encore moins, il mit plusieurs années à recouvrer la parole à retrouver une mémoire, l'écriture, le calcul. Il travaillait quotidiennement.
On me dit que c'était les risques de son métier, c'était un secret ! Et mieux tout le monde me mentait ! 

Le temps est passé, j'ai réfléchi, analysé ce qui c'était passé. Je sais aujourd'hui, Papa, que ton esprit est resté dans ce pays lointain. Ce combat que tu as du mener était le dernier. Même tenter de comprendre qui je suis et tes petits enfants ne t'est plus accordé !

lundi 21 novembre 2011

Cyber Afrique

Comme chaque jour en cette saison, le temps est splendide. Le soleil est éclatant, et malgré l’heure matinale, il fait déjà chaud et humide. Comme chaque lundi matin, le réveil est difficile, car j’ai encore fait un peu la fête avec les copains hier soir. Nous aimons chasser la Sénégazelle, ici c’est le sport national… mais c’est fatiguant ! Comme chaque lundi, je débute la semaine sur les rotules après un week-end actif. Comme chaque fois, j’enfourche ma cyclobécane pour me rendre à mon travail. 

Les cheveux au vent, le sourire éclatant, je m’imagine sur une Harley. Les Rayban (non non des vraies, je les ai eu par mon cousin Coco qui habite à Paris) sur le nez, le tee-shirt façon Abercrombie au vent, le Jean Diesel collé à la selle et les Adidas posée sur les pédales, je file vers le centre ville.

Je longe la plage de La Somone, slalomant entre les voitures, mes cousines à boubous, les vélos, les chèvres, les carrioles… je passe à côté des cafés, des marchands, des étales où se sèchent aussi bien la viande que le poisson. A cette heure, les touristes de Saly n’ont pas encore « sali » l’environnement, pour faire un bon jeu de mot. J’aime mon pays parce que nous avons dans le cœur le soleil qui rayonne au dessus de nos têtes. Vous ne connaissez pas ça vous les Français hein ! 

Il y a encore peu, j’étudiais le droit à Dakar avec ambition d’aller rejoindre mon cousin Coco qui vit à Paris. Mais, la mort subite de mon père dans un accident de voiture m’a poussé à renoncer à mon projet. J’ai décidé d’aller soutenir ma mère à la maison. Elle doit en effet gérer 4 de mes frères en bas âges, encore scolarisés. Ils sont actifs, et j’ai maintes fois dû discuter avec Mahmoud, le directeur ou Ibrahima son assistante, pour éviter bien des déboires à ma pauvre maman !

Bref, je suis scotché à La Petite Côte. Alors je jongle avec les petits boulots. Serveur par ci, équipier pour la pêche au gros par là, je gagne quelques sous. Mais la part la plus importante ne vient pas de là. Naaan, je ne suis pas gigolo pour les petites Françaises qui viennent à Saly. Mon ami Pape en a fait un métier, il « pompe » le fric des cougars en mal d’amour. J’aurais pu, mais je ne l’ai pas voulu. La prostitution n’est pas mon truc. Non, mes études de droit m’ont servi. D’une part à maîtriser le Français à l’écrit, et d’autre part à utiliser Internet. Et là, je me rends à mon bureau, un cybercafé tenu par Alain, un ami Gabonais.

Je m’installe comme à l’accoutumée, à la même place, au fond. Il y a peu de monde si tôt, les touristes viennent après. C’est surtout chargé le soir. Le débit est plus lent, les postes plus rares. Et le soir, je bosse à l’hôtel. J’allume la bécane, Windows 7 se charge (Alain sait y faire, il a toujours les dernières versions de logiciels) et je lance Firefox. A ce moment, La Somone s’ouvre au monde. Je suis à l’entrée d’un univers magique peuplé de millions de crédules. Nos cousins Nigériens avaient ouvert la route avec de bons vieux courriers et faxs, nous suivons le même chemin avec des messages électroniques. C’est ce bon vieux Pape qui m’a initié aux joies du phishing ou du scam, comme disent les spécialistes de la sécurité chez vous. Chez nous, des experts en sécurité, il y en a pas encore (ils filent tous chez vous !). Et la Police comprend plus le langage CFA que l’HTML. Pape est parti bosser dans les affaires à Dakar et m’a laissé sa base de données de mails, que j’ai ensuite enrichie au fur et à mesure de la croissance de ma petite entreprise. Tout s’achète et se vend sur le net. Je récupère des données bancaires ou des numéros de cartes bleues, je les utilise ou les vends, récupère de nouvelles adresses mails et étend ainsi mon business. Un canapé, une machine à laver, une cafetière… j’équipe peu à peu la maison et me troquerai sans doute bientôt ma mobylette contre une moto flambant neuve. Ma petite entreprise ne connaît pas la crise.

«  Avec respect et humilité, j’ai décidé de vous informer d’une proposition d’affaires qui sera très bénéfique pour nous deux… », ce début de message ne vous rappelle rien ? C’est peut-être moi qui vous ai écrit au nom de Madame Bare Clemence Mainassara ou de Vivan Lango. Vous en rigolez, mais ces lettres ont fonctionné et continuent encore d’appâter certains « clients ».  Frais de dossiers, arrhes, premiers versements… je gagnais quelques centaines d’euros ou de dollars par mois. Mon cousin Pape avait même réussi à arnaquer un banquier Français qui avait fait le voyage au Sénégal pour rencontrer notre ministre des Finances. Nous avions loué une limousine et squatté une villa pour recevoir notre hôte. Mon cousin Moussa avait parfaitement joué son rôle de ministre, ses frères Babacar et Demba étaient des gardes du corps redoutables. Pape fut un homme de main redoutable qui permit de soutirer 250 000 euros au brave homme. Et moi j’ai énormément appris en suivant ce « cas d’école ». Nous nous sommes ensuite envolés, tout comme le dépôt de plainte.

Aujourd’hui, les alertes et autres communications des autorités Françaises portent leurs fruits. Les benêts sur ces scams deviennent plus rares, me poussant à renouveler le genre. Je me différencie de mes petits camarades arnaqueursLogin, mots de passe, numéros de cartes bleues, adresses… je suis un aspirateur à données. Je suis un trader qui vend, négocie et achète.

Ah, j’ai reçu un mail ! Madame Béatrice Dulon contacte le support client SFR. Cette brave femme de Clermont Ferrand ne comprend pas pourquoi son compte va être bloqué pour non paiement. Elle me redonne ses coordonnées bancaires pour vérification. Je lui réponds que nous allons régulariser son dossier mais qu’il faut qu’elle paie de suite son arriéré. Elle me communique son numéro de carte bleue… 171 tiens la fin du code postal de la Somone. 
Je sens que tu vas me porter chance petite gazelle.

vendredi 18 novembre 2011

L’insouciance

Mon nom est Moufid. Dans mon pays, il signifie bénéfique et bienfaisant. Je veille sur mes 3 frères plus jeunes que moi comme l’ont fait avec moi, Nassiha et Zaïne, mes deux sœurs ainées. Je viens d’avoir 8 ans, et vis en plein quartier de Ben Salah. Nous ne sommes pas dans la misère, mais ma mère travaille ardemment pour subvenir à nos besoins basiques, depuis la mort de notre père. J’adore jouer dans ce quartier avec mes copains, avec un bout de bois, un ballon ou une voiture que nous avons récupérée dans la Médina. Certains diront que cette vive chiche est guidée par l’insouciance de l’enfance.
Mes cousins disent que j’ai une gueule d’ange avec mes grands yeux noirs, ma chevelure bouclée et mon sourire enjôleur. Ma mère pense que je suis le plus doux et le plus exquis des ses fils. C’est sans doute pour cela que ce soir, je vais entrer dans le grand monde.

Nahissa va m’introduire en effet dans le Palace où elle travaille comme femme de chambres. Les dirigeants ont besoin de petit personnel pour servir une clientèle haut de gamme, composée d’artistes, riches hommes d’affaires et hommes politiques étrangers. J’ai si hâte que je ne peux retenir ma joie. Je ne peux même plus jouer tellement je suis excité ! Vous imaginez, je vais toucher de près ces hommes que je vois parfois à la télé chez mon oncle et voisin. Ils ont de beaux costumes, de magnifiques cheveux, des yeux brillants comme les diamants de leurs montres et des voitures de luxe à la hauteur de leurs fonctions. Peut-être monterai-je dans une de ces berlines !

Ma sœur vient d’arriver, me demande de réunir mes affaires et de me dépêcher. Je n’ai pas grand-chose à apporter, je suis vite prêt. Nous nous engageons sur la route de l’hôtel. La nuit est déjà tombée, nous accélérons le pas, faisant fuir au passage quelques chiens errants.
J’avais déjà eu l’occasion d’accompagner ma sœur dans l’établissement mais n’avais jamais passé le hall d’accueil. Quel bonheur pour les yeux, quelle classe, quelle richesse ! Ma sœur me laisse dans les mains d’un autre employé qui me guide à présent dans les méandres de l’hôtel. Quelques marches et me trouve à présent dans une antichambre. J’entends derrière la porte du salon privé à côté des gloussements, des rires et des petits cris. D’autres enfants de mon âge attendent comme moi. Je ne les connais pas, ils ont le visage fermé. L’un deux a les yeux de la peur… étrange.
Pourtant, les gens sont très gentils. Ils nous donnent à boire une boisson sucrée, un peu comme de la grenadine. La porte s’ouvre, quelqu’un me pousse dans cet univers fantastique. La tête me tourne. Les gens s’enivrent et rient de bon cœur. Ils me posent des questions : comment je m’appelle, d’où je viens, quel âge j’ai… je rigole aussi, ils me racontent pleins d’histoires. Je vogue de tables en tables, de fauteuil en fauteuil, de mains en mains. Je m’amuse beaucoup, tout comme eux ! Ils me tirent les vêtements. Il fait chaud, l’atmosphère est suave, presque étouffante. Ces personnages ont toutes des têtes connues semble t’il, mais moi je ne sais pas, je ne sais plus.

Et puis, je tombe sur lui. Il sourit comme a la télé. Me tend un autre verre de grenadine. Il est gentil, bienveillant, doux. Il me rassure, me parle de ma maman. M’explique que mon boulot de ce soir va lui rapporter beaucoup d’argent. Mais moi, je n’ai même pas commencé mon service ! Que dois-je faire ? Il me passe la main dans les cheveux, me caresse le dos, les épaules et les bras. Il est très attentionné. Un peu le papa que je n’ai pas connu. Lui est riche, puissant, ministre dans son pays ! Quel honneur pour moi. Il me tend la main et m’entraine dans une alcôve.  Il prend ma main et me pousse à le caresser...

Après, je n’ai que des flashs. Je me suis retrouvé nu. Lui aussi. Je n’ai pas compris. Ce qui me reste est une grande douleur physique, mais surtout morale. Je suis meurtri, atteint dans ma chair, sali à jamais. Mais ma mère ne souhaite pas que j’en parle. Nous avons depuis déménagé et je n’ai jamais revu cet étranger que j’admirais. Pourquoi m’as-tu fait du mal monsieur le ministre, pourquoi ?

lundi 14 novembre 2011

Le chemin de crête

« Le jeu c’est ma grande passion »  lançait l’acteur Omar Sharif dans une pub télé pour le PMU. Cela vous situe un peu à quelle génération j’appartiens. Et bien moi aussi le jeu c’est ma grande passion. Mais les canassons ne m’intéressent guère, j’ai baigné en effet dès le plus jeune âge dans les jeux vidéos.
« Premier contact»

Tout à commencé quand un cousin m’a présenté l’Apple 2. Passionné d’informatique, il était bien plus en avance que moi et bidouillait sur cette étrange machine. Il possédait déjà la force, je n’étais alors qu’un jeune padawan. Puis ce fut le tour d’un maître d’école qui me fit découvrir le Sinclair ZX81. Plus d’un kilo de RAM extensible, vous vous rendez compte ! Ce fut le déclic. Alors que je n’avais connu que la console Atari Pong, je faisais entrer dans mon foyer un ordinateur. Flight Simulator, Mazzog… le premier usage d’un ordinateur pour un gosse, c’est le jeu ! 

« La culture du gratuit »

Et il n’y a pas de mystère, le support de stockage étant la K7, nous copions allègrement les jeux comme on pouvait copier de la musique. La culture gratuite du numérique vient de cette époque, il ne faut pas se leurrer !
J’ai aussi fait mes premiers pas en programmation, pour concevoir des mini-jeux ; je jonglais entre devoirs et ordinateur. Cet apprentissage fut bénéfique pour casser les premières protections apparues sur mon Oric Atmos (sans passer toutefois par l’Oric 1). L’Aigle d’Or, Xénon… les jeux avaient passés un cap de sophistication ; nous nous gaussions des  T07 pourris imposés par Thomson à l’Education Nationale et regardions avec amusement son successeur, le MO5 tenter de s’imposer comme successeur légitime (après le TO7/70 pour les puristes). Mes copains de l’époque possédaient des Amstrad, Zx Spectrum ou des Commodore 64, quelle époque !
« Péter les protections »

Puis tout naturellement, j’ai suivi l’évolution par l’acquisition d’un Atari ST, 512 puis 1024 en ajoutant de la RAM (d’autres optèrent pour l’Amiga 500). Nous étions passés à l’ère de la disquette 3,5 pouces, cette bette de course possédait des qualités graphiques et sonores époustouflantes pour l’époque. Qu’est ce que j’ai pu jouer sur Arkanoid, Stunt Car ou Rick Dangerous. Nous échangions les jeux dans la cour de récréation, là encore en faisant péter de simplistes protections. Nous n’avions ni l’envie, ni les moyens de payer. Les jeux circulaient ainsi de mains en mains, comme ils peuvent aujourd’hui s’échanger sur le net. La musique faisait de même, sur K7 puis sur CD.

Puis grandissant, j’ai fini par acquérir mon premier PC… quelle chute ! Mais la standardisation était la plus forte. Documents, images, sons… le plus petit dénominateur commun d’échange était le PC, il fallait sans doute s’y soustraire. D’autres ont répondu à l’appel du Macintosh, moi j’ai choisi de rentrer dans le moule, dans la masse.

« L’exploitation des majors »

Et sur PC, la copie et le crack étaient aussi naturels que sur un Oric ou un Atari… cela va de soit, le coût d’achat de ses machines étaient déjà élevés, nous n’allions pas encore débourser pour des jeux !

L’internet a amené une dimension bien plus importante à notre activité, celle de l’échange planétaire. Nous partagions aussi bien l’information que les logiciels, nous entraidions et nous jouions ensemble en réseau (Warcraft, Starcraft...). Au début à 56 kb/s c’était laborieux, plus tard nous jouions dans les entreprises. Le crack était devenu ma grande passion après le jeu. Nous imagions des noms plus farfelus les uns que les autres, avec à la fin du nom un « crew » judicieusement trouvé. 

Et nous ne pouvions que justifier cet esprit « Warez » que par une lutte contre les majors qui s’engraissent sur notre dos, que ce soient pour de la musique, des jeux et plus tard des films. Tout contenu est crackable pour être diffusé librement. Aujourd’hui, les petits jeunes pètent les consoles ou les téléphones comme nous faisions sauter les protections des jeux sur K7 : c’est enfantin ! Allez faire un tour sur internet en cherchant « crack wii » ou « jailbreak iphone » ou encore « crack psp » et suivez les tutoriaux.

«Du crack au Hack »

Nous possédions tous cette aisance, ce talent né de notre passion. Certains comme moi, sont passés au hack, par jeu toujours et par défi. Certaines boites étaient (et demeurent) si peu protégées que ça en devient risible. Nous faisions sauter les barrières, quelques qu’elles soient. Les failles aussi bien techniques qu’humaines sont exploitées. Tout se qui renferme de l’informatique ou de l’électronique devient une cible : serveurs, panneaux d’affichages, gsm… voire même maintenant les équipements industriels (Stuxnet ça vous parle ?).

Les plus talentueux se font repérer et recruter. Pour qui travaillons-nous ? Pour nous-mêmes avant tout, certains pour la gloire, peu, et beaucoup pour l’argent. Et puis un donneur d’ordre vous approche. Espionnage industrielle ou réseaux mafieux, où est la limite ? Le hack est un chemin de crête, difficile à tenir. Nous basculons aisément de soit disant « hacker blanc » au mauvais côté de la force. Et puis, ne vous inquiétez pas, quand le hacker se fait choper c’est rarement le commanditaire qui est condamné. Moi, je fais partie de ceux qui se sont fait prendre. Au final, je n’ai pas payé l’amende et me suis fait recruter par la gendarmerie. Puis j’ai valorisé mes compétences dans le privé. J’ai bossé avec des collègues anciens-policiers ou barbouzes, dans un but défensif mais aussi offensif face à la concurrence. Et, vous savez, les plus pourris ne sont pas forcément là où les imaginent. Le col blanc a les mains sales, croyez moi !

« La professionnalisation »

J’identifie les failles, les exploite, pour vendre ensuite mes services. Certaines sociétés comblent les trous, d’autres les laissent ouverts et béants. Au final, c’est le consommateur qui est fragilisé par la négligence des fournisseurs de services, des webs marchands ou des réseaux sociaux. Vos données personnelles, parfois même vos informations bancaires, sont accessibles au plus grand nombre ! Lulzsec a mis certaines failles en exergue, de manière sauvage, mais à montré au plus grand nombre que le système est totalement défaillant.

« Hacktiviste »

Et il m’est arrivé, je l’avoue sans honte et même fierté, d’apporter mon expertise à une cause que j’estime juste et fondée. C’est ainsi que j’ai aidé comme j’ai pu les Anonymous dans la révolution du Jasmin. J’ai cracké du code, ce que je sais faire. C’était mon humble contribution à la révolution, mon support actif aux frères Tunisiens. Tunisie, Egypte, Syrie… dès que j’ai pu, j’ai apporté ma pierre à la reconstruction. La seule chose qui me désole est de voir ces gamins rejoindre le mouvement sans aucune expérience, et se faire gauler en utilisant des outils DOS comme LOIC en téléchargement libre et sans aucunement protection. Ils sont la chaire à canon de cette cyberguerre. En France, ils ne risquent pas grand-chose, au Moyen Orient c’est au mieux la geôle qui les attend ! Anonymous un jour, Anonymous pas toujours ; je rebascule quelques jours plus tard dans mon quotidien de hacker privé. 

Un jour sans doute aurons-nous l’occasion de nous rencontrer. Dans un commissariat, sur le DefCon ou encore à La Défense, dans une grande salle de conférence feutrée ou bien sur le parvis avec les indignés… tout dépend si vous êtes du bon ou du mauvais côté de la Force. Encore faut-il savoir ce qui est vraiment juste.

samedi 12 novembre 2011

L'échec

Le contact est froid. Bien que maintes fois préparé à ce type d’épreuves, la sensation est unique. Dans l’action, pas de place à la réflexion. Chaque scenario est envisagé, chaque geste de comportement ou de riposte répété. Nous agissons par réflexe tels des automates. 

Bien évidemment cette situation a elle aussi été appréhendée et répétée. Bien entendu, il convient de rester de marbre et ne pas céder. Mais là, les sentiments interdits, habituellement endormis lors de mes missions, ressurgissent et prennent vie ; je ne peux m’y opposer. 

Assis devant cet écran de PC, je vois défiler les lignes de codes qui m’hypnotisent. Je n’ai que peu de temps à la réflexion. J’attends l’étincelle qui déclenchera la propulsion de la balle. Je l’imagine filer dans le canon, en sortir et m’éclater la tempe. Sa main ne tremble pas, c’est un professionnel tout comme moi. Et je ne laisse apparaître aucune réaction. Je sens juste sa respiration, forte et saccadée. Et les lignes défilent… sa voix me pénètre le crâne : « plus vite ! ». 

Je n’aurais jamais dû taper ce maudit code et appuyer sur « enter », ce n’était pas prévu par la procédure. Inimaginable ! Et pourtant je l’ai fait car l’instinct de survie était le plus fort. Je ne peux me résoudre à mourir à 33 ans, comme le Christ, non pas percé par une lance mais par du 9 mm. Dans une poignée de secondes, toutes les données seront transférées. Des informations hautement confidentielles d’une grande industrie Française d’armement auront basculées à l’ennemi, en quelques clics, avec pour seul rempart ma carte secure-ID et mon mot de passe. Elles n’étaient guère plus protégées car elles ne devaient que transiter par mon PC.
L’homme qui braque son arme sur mon crâne le savait et a juste profité de l’unique fenêtre de tir qu’il avait à sa disposition.  75, 85… 90 % ; je n’ai pourtant pas de famille à charge, alors pourquoi ai-je craqué ? Il n’a même pas eu à me torturer, juste à me menacer d’un ton ferme l’arme à la main. J’ai déjà connu ce type de menaces, et m’en étais dégagé grâce à quelques parades rapides et efficaces. Mais là je me suis retrouvé piégé dans cette chambre d’hôtel minable, face à ce bureau de noyer qui dénote du cadre. J’étais absorbé par le traitement de ces maudites données. Il est entré furtivement et m’a doucement posé le canon sur la tempe.  95%... d’ici peu il aura accompli sa mission, et moi lamentablement échoué. 98%...  

Peut-être me laissera-t-il une fois le transfert finalisé. Comment aurais-je moi réagi ? Je l’aurais flingué… Mais autre culture, autre entraînement, autre mœurs, peut-être me laissera t’il en vieeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee . . . . . . .   .    .     .       .

mardi 8 novembre 2011

Billet de sang

Je suis parti de France pour aborder les cotes Pakistanaises. J'aime tout particulièrement ce pays. Non pas pour la beauté de ses paysages ou de ses femmes, ni pour la gentillesse de sa population, mais parce que j'y ai une utilité visible et frappante.
Je sers les intérêts de mon pays, surtout ceux de ses industries, et je dois, par ailleurs, servir aussi les intérêts du gouvernement hôte. Je m'enveloppe de ce drap nationaliste qui me va si bien. Cette fois-ci j'ai joué un rôle majeur dans la vente de sous-marins, engins à mon image, furtifs et de valeurs. J'ai rencontré pas mal d'intermédiaires et d'hommes de mains pour conclure cette affaire. Je sers à graisser la patte de bon nombre de tiers véreux mais influents et incontournables. L'acheteur paye et c'est à ce moment que je me disloque. Je reviens certes comme convenu à mon gouvernement, mais je récompense aussi les commissionnaires. Ces derniers me séparent une nouvelle fois et me renvoient dans les mains des hommes d'affaires Pakistanais qui ont facilité la transaction.
Je passe ainsi de mains en mains, facilitateur d'affaires et nerf de la guerre au sens propre du terme. Je remplis aussi au passage quelques caisses noires servant à financer les campagnes des politiques. Le processus est bien huilé, cela fonctionne ainsi depuis des lustres. C'est normal. Même si je ne suis pas «propre », je ne suis un criminel. Jusqu'au jour où, fruit de querelles intestines, un Président décide de tout stopper, asséchant ainsi le filon. Je suis le ruisseau de vie. Qui me coupe, stoppe le système et engendre le froid et le néant.

Le 8 mai 2002 à Karachi, je fus taché du sang. Vers 8 heures, la Toyota rouge s'est élancée sur le bus des employés de la Direction des constructions navales. L'explosion a éparpillé les chaires de 11 Français à plusieurs dizaines de mètres. La mort était venue frapper à la porte des sous-marins Agosta vendus par la France, pour rappeler aux politico-affairistes leurs obscures arrangements. Moi, billet de 100, avait alors versé le sang.

Mais rassurez-vous, je me suis racheté depuis une virginité (doux euphémisme). J'ai été blanchi, et ai repris mes circuits et mes transactions. Je me suis juste un peu éloigné du Pakistan. Je reverrai certainement ce beau pays qui me sied tant...



dimanche 6 novembre 2011

Le pardon

La vue est surprenante de là haut. Le champ de vision semble infini, bien au delà des montagnes enneigées de l'Atlas. La lumière presque aveuglante. J’aperçois le monastère, les oliviers, les palmiers, le cour d'eau qui irriguait le potager, le village tout proche. Je sens presque l'odeur unique des roses que je taillais. Mes souvenirs sont à la fois remplis de plénitude et de terreur.
Notre vie était simple et ascétique. Notre quotidien était marqué par nos travaux, nos réflexions et nos méditations. Nous étions à la fois recroquevillés sur nous mêmes par notre introspection et ouverts sur le monde par les services rendus à la population... indigène j'allais dire, au sens strict du terme. Mais non, nous avions le sentiment d'être mêlés à ces gens.
Par notre savoir et notre médecine, nous servions nos frères Algériens tout simplement. Qu'ils soient paysans ou membres actifs du GIA. Peu importe. Un jour le travailleur de la terre venait nous voir, le lendemain il revenait une kalachnikov à la bandoulière. La situation politique était bien trop complexe pour que nous nous y ingérions. C'était notre état d'esprit, nous servions Dieu avant tout, et par là même ses fils, qu'ils soient notables, mécréants ou terroristes. Ce n'était certes pas le goût des autorités, mais c'était notre quête. Maintes fois, ils nous avaient poussés au départ. Maintes fois nous avions décliné. 

D'où je suis, je revois la scène de cette nuit de panique et de frayeur. Ils ont enlevé 7 d'entre nous, avec force et vigueur. Certes, nous nous attendions à les voir enfoncer notre porte, pénétrer et violer notre univers, brailler, hurler et vociférer des insultes envers « ces chiens de chrétiens ».. C'était prévisible en effet ; ils avaient ce mois de décembre égorgé les ouvriers croates du chantier d'à côté. Juste les chrétiens, laissant la vie aux musulmans. Difficile de lutter contre l'obscurantisme et l'intégrisme des combattants moudjahidin les plus féroces. La majorité de nos frères étaient modérés. Il a suffit d'un ver pour pourrir le fruit.

Cependant, ce ne furent pas forcément ceux que nous attendions qui nous arrachèrent à notre terre. Le bâton qui nous fit marcher de force dans la montagne, la main qui nous a chichement nourri, le pied qui nous a vivement poussé, les yeux qui nous menaçaient ou la bouche qui nous vilipendait, appartenaient à un ennemi invisible. Nous servions de levier de pression sur le gouvernement Français c'est certain, mais était-ce réellement pour une causse révolutionnaire légitime ? Le but était-il réellement l'échange de prisonniers ? « Si vous libérez, nous libérerons... » avaient déclaré nos ravisseurs. Nous n'avons jamais été libérés...

Nous t'avons tant prié mon Dieu, que cela me procure un sentiment étrange de me retrouver à tes côtés. J'ai tant œuvré pour ta cause que mon destin était certainement marqué du sceau du martyr.
A force d'abnégation, de souffrance et de privations, j'avais progressé sur ta voie. Il m'en a fallu du temps pour me connaître moi même avant de m'élever. Il fut difficile de me détacher des biens du monde d'en bas. L'égrégore que nous avions formé avec mes frères trappistes était si forte que je pense que nous nous étions rapprochés de toi.

Je n'en veux pas au bras qui m'a tranché la gorge, qui a cisaillé ma tête jusqu'à la détacher de mon corps... Il a juste réussi à arracher mon cœur ! Non, je déplore juste de n'avoir pas été enterré entièrement et religieusement. Mon tronc pourri quelque part dans les montagnes, ma tête repose au monastère de Tibhirine, mon esprit vogue dans l'Atlas et mon âme est ici.
J'ai aussi depuis bien longtemps pardonné a celui qui a ordonné ma décapitation. Je le regarde dans les yeux, le fixe, mais il ne me voit pas, j'en souris presque. Exécution d'un groupe extrémiste islamiste, manipulation de la sécurité militaire, bavure ? La seule chose que je peux vous dire est que l'on vous cache bien des éléments. Le dossier est opaque, la procédure terriblement lente, les témoignages glissants et les intérêts bien trop sensibles pour que la vérité éclate aujourd'hui. Plus de 15 ans après, le sujet est encore brûlant. J'ose espérer que vous la connaîtrez un jour pour que nous reposions enfin en paix.

jeudi 3 novembre 2011

L'Europe

Toute mon enfance et mon adolescence j'ai entendu dire que l'Allemagne était le plus grand pays d'Europe. Ce que je comprenais surtout, c'est qu'en tant que baby-boomer, l'Allemagne avait perdu la seconde guerre mondiale, et que son peuple entier avait commis des atrocités, crimes contre l'humanité et Shoah. Que les dirigeants avaient organisé le plus grand meurtre collectif que le monde n'avait jamais connu auparavant.

Ma famille Française avait été persécutée, mon grand-père déporté en Pologne pendant les années 40. Pourtant mon oncle Pierre en voyage dans les années 60 à Londres avait rencontré celle qui allait devenir sa femme : Ingrid, fille au pair Allemande. Il avait craqué, elle était si belle et il n'avait pas les scrupules de mon grand-père. Ils se marièrent en France, devant deux témoins et un prêtre trouvé pour l'occasion.
Ma famille avait décliné l’invitation. Au sortir de la guerre, l'Europe était encore très divisée et les Français dans la souffrance ne pouvaient pardonner.
Je me souviens des grandes déclarations de Pierre qualifiant les compatriotes de son épouse. Elle était Bavaroise et catholique. Les Allemands était le plus grand peuple d'Europe, sous-entendu nous les Français, bien petits et pas à la hauteur.
"Il n'y a qu'à voir le football..., nous, Français avons créé la coupe du monde et seuls en Europe les Allemands pouvaient la remporter...". Selon lui ils étaient fait pour gagner et nous pour perdre. Leur image forte, d'organisateurs rigoureux prouvait au monde que malgré leur défaite pendant la guerre ils étaient les gagnants en sport et qu'ils avaient réussi, déjà moins de 20 ans après, à recouvrer une image victorieuse. Lors de dîners chez lui et Ingrid, nous rencontrions ses neveux Allemands de
passage à Paris pour affaires, plus âgés que mon frère et moi, et donc déjà dans la vie active.

Ils garaient leurs grosses berlines devant la maison, comme autant de démonstration de leur belle réussite. J'avais le sentiment qu'ils avaient tout gagné et que nous n'arrivions à pas grand chose : un certain complexe d'infériorité en quelque sorte.
La réalité s'imposait, dans les années 70, l'Allemagne est déjà double vainqueur de la coupe du coupe du monde football ! C'est important dans l'imagerie collective de la vieille Europe.
L'économie Allemande se développait à un rythme soutenu, le pays connaissait une nouvelle industrialisation.

Et puis vint un soir d'été 1998, la France était en finale de la coupe du monde de football, l'Allemagne éliminée depuis plusieurs tours déjà. Contre le Brésil, la plus grande nation reconnue dans ce sport, la France s'imposa.

Je pris ce soir-là mon téléphone pour appeler Pierre, Il ne répondit jamais.
J'avais le sentiment que la France avait vaincu le signe indien et pour la première fois de ma vie j'avais l’impression que nous pouvions tout gagner car nous avions gagné au foot et que les Allemands avaient perdu bien sûr. Alors je voulais lui dire que cette époque était révolue et qu'il fallait s'attendre dorénavant à connaître une France qui gagne !
L'Allemagne connaissait une crise économique et identitaire causée sûrement par sa réunification. Les Allemands découvraient les problèmes d'intégration des populations de l'est anciennement communistes. Aujourd'hui je pense qu'ils l'ont réussie.

Et l'Europe entière est en crise, financière surtout. L'heure est grave ! Et je sens que nos deux pays sont liés dans la lutte contre cette récession ou plutôt cette contraction, comme l'affirme les spécialistes.

Je comprends la perception mutuelle de nos peuples et nos dirigeants à devenir valeur d'exemple pour l'Europe, je ne voudrais plus jamais connaître ce sentiment d'infériorité ni celui de supériorité pour l'avenir de nos enfants.

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