lundi 30 janvier 2012

L'illuminé

Maudit quartier, impossible de me garer ! Terriblement à la bourre, je pose ma 508 à l’arrache sur un trottoir. La cocarde discrète mais significative ventousée sur le pare-brise devrait faire en sorte que je retrouve mon véhicule à la fin de notre petite réunion. Mon pas s’accélère sur les pavés, je tourne et m’arrête devant le numéro 10. C’est ici ! Je sonne, attends un long moment ; un clic, je pousse la lourde porte. Je pénètre dans la cour de cet hôtel particulier du XVIIème en plein cœur de la capitale. Fond de cour, porte droite, escalier droit, je descends une à une les marches qui m’entrainent dans les entrailles de la terre. L’atmosphère est humide, l’odeur de salpêtre bien présente. Je me place devant la vieille porte ornée d’un magnifique butoir en forme de crâne. Je m’active pour me mettre en tenue et revêtir mes armoiries. Gants blancs, tablier, je suis prêt. Je frappe 3 grands coups. On m’ouvre. Après avoir communiqué le mot de passe, j’entre dans le temple et prends place discrètement dans la pénombre.
 
Cette pièce d’une soixantaine de mètres carrés doit renfermer les personnalités les plus influentes de notre beau pays. Le débat de ce soir est réglé, orchestré, courtois mais animé. Le vénérable maitre de cérémonie s’excite sur son maillet pour arbitrer les vifs échanges. Le sujet du jour est sensible : comment bâillonner ces Anonymous, empêcheurs de tourner en rond ? Aisé en théorie ! Le seul problème est que par essence, le mouvement n’a pas de tête et est impalpable. Ils sont glissants comme des anguilles, fuyants comme des rats et difficilement identifiables. L’un des patrons de la DCRI se prend une soufflante par les cadres dirigeants. Le collège d’officiers lui réclame des comptes et pointe du doigt son impuissance. Les politiques attendent des résultats ! Lopssi doit être renforcé et ACTA doit être poussé, accompagné de ses petites sœurs SOPA et PIPA.  Il nous faut réguler, contrôler et filtrer l’internet afin d’éteindre rapidement les flammèches de la révolution. Le peuple doit se rendormir, c’est une nécessité. Ainsi pourrons-nous reprendre notre travail et poursuivre la quête absolue du nouvel ordre mondial. Cela fait des siècles que nous gouvernons le monde, hommes de l’ombre. Nous sommes les élus, les illuminés au sens strict du terme. Certains d’entre-nous ont le sang Bavarois des ancêtres qui coulent dans leurs veines. Ils sont les purs et forment le socle de notre ordre.  Je les admire.

 
Je ne suis qu’une pierre mais joue un rôle bien précis comme nous tous. Ma mission : enquêter, traquer, poursuivre et éliminer. Je suis le bras armé de l’ordre. Celui qui exécute les décisions du suprême conseil. A l’issue de la tenue, un officier me remettra une enveloppe avec 3 noms… peut-être le vôtre et ceux de vos proches.

 
Débutera alors mon travail de pression et d’intimidation. N’ayez crainte, il y a bien d’autres moyens avant d’en venir à la violence. Argent et sexe sont mes deux leviers les plus efficaces. Et si ça ne fonctionne pas ? Ca marchera, croyez-moi… Jamais je n’ai échoué. Je casse les pierres qui ne consolident pas l’édifice. Je les broie et les mets au rebut.


Ainsi le temple se bâtit depuis des siècles.

lundi 23 janvier 2012

Sarajevo

En 1991, tous mes amis étaient partis en vacances d'été. Mes plus proches avaient décidé de refaire un trip que nos parents rêvaient de faire avant nous : le tour du Maghreb en Peugeot, 504 si possible. Ils venaient d'en acheté une, en mémoire d'eux sûrement. Sans rien prévoir, ils avaient décidé de longer la cote Méditerranéenne au plus loin qu'ils le pourraient, Française, Espagnole, Marocaine, Algérienne et retour au bercail. Trois mois d'aventures pour des mômes de 25 ans qui devaient les faire grandir. Nous avions terminé nos études, plus courtes pour certains et trop longues pour d'autres ! Sans le sou, ils avaient conquis des territoires que même leur imagination n'aurait pu l'envisager avant. Je leur en voulais un peu de pouvoir s'acquitter de nos désirs d'après, d'avoir la folie de ne pas penser à leur avenir. L'avenir que je leurs imaginais !
Ils avaient vécu la plus belle histoire de leur vie, nous la racontaient sans excès. Les soirs à chercher des hôtels qui n'existaient pas, des nuits à dormir dans les sièges de la 504, se disant qu'ils avaient encore une fois trouvé un "bel" hôtel, un endroit où il n'y avait pas de bruit et où le lendemain, dès l'aube les avions pouvaient décoller !
Sur l'aéroport d'Almeria ! Les nuits à danser la Sevillana avec les plus belles Andalouses que la péninsule ait connu. Des Ferias à Malaga à boire des "Cervezas" jusqu'au petit matin; recherchant le verre de contact !...Nous avions 25 ans !

Je les avais aussi, ces 25 ans mais pas de la même manière. Je les ai vécus comme un guerrier, seul sans eux, mes frères ! J'avais réussi le concours de commissaire de Police, après de bonnes études de droit à la fac. Ces mois de Juin et Juillet, ma hiérarchie m'avait nommée patron d'un nouveau commissariat de banlieue dans le neuf cube ! J'avais fait preuve de qualités de management, de prévention et aussi de répression envers la population locale. Le ministre de l'intérieur était même venu m'en féliciter.
J'en avais aussi des choses à raconter. Formé au 6ième RPIMa et à l'ETAP (l'Ecole des Troupes Aéroportées) de Pau, j'avais acquis les techniques de combat essentielles au maintien de l'ordre et au combat qui ne pouvait que se gagner.
Mon ministre avec qui j'avais une relation privilégiée me proposa le poste de directeur de la Sécurité de l'ambassadeur de France en Bosnie. Difficile de refuser. La joie de l'homme est dans l'action !

Pendant que mes potes circulaient au Maroc, en Algérie, je partais direction Sarajevo !
Celui que j'avais remplacé avait couché l'ambassadeur de France sur le tarmac de l'aéroport peu de temps avant que je prenne mes fonctions. Un type du GIGN, pourtant, qui avait pris peur car tout autour, ça défouraillait ! Et l'ambassadeur préférait mourir debout, il m'en avait fait part dès mon arrivée. Il souhaitait que ça ne se reproduise plus ! Bien compris ! Reçu fort et clair !

Je commençais à prendre mes habitudes au bout de mon premier mois. J'allais plusieurs fois par semaine m'encanailler dans un établissement de la ville, le seul sûrement qui proposait quelques réjouissances à ses clients venus du monde entier; un "Tagadin" !
Les filles étaient si belles que le reste de ma vie j'ai cherché dans le monde entier à les retrouver. Mais elles n’étaient que là !
Le videur me demandait de laisser mon calibre au vestiaire. Lui répondant que j'avais sur moi "la puissance de feu d'un croiseur et des flingues de concours", il m'a toujours autorisé à conserver sur moi, mon arsenal !
J'avais pu danser avec celle que j'avais choisie, mon Manurin tout contre son sein, quelques slows langoureux. J'étais le seul de tous les mercenaires qui se trouvaient à cet endroit, dans cette ville martyre à pouvoir conserver mon pétard et mes outils à discrétion.

Défiant les snipers sur leur allée, j'avais quitté l'établissement en compagnie de la belle Carole.
Nous avions continué un slow dont je ne pouvais me démettre lorsque j'entendis un tir caractéristique, pas une balle sifflée !
Je l'ai prise dans mes bras, celle qui aurait pu être ma complice adorée. J'aurais voulu lui faire l'amour une dernière fois sur cette avenue que tous appelaient Sniper Alley.

Et ça mes proches ne l'ont jamais su.

samedi 21 janvier 2012

Barbouze un jour, barbouze toujours

Je suis assis à mon bureau, vissé sur mon siège, un œil sur la seine à ma droite, un autre sur mon ordinateur. Les dossiers s’empilent. Ma tasse de café froid trône à côté de mon clavier. J’ai envie de m’en tirer une, mais avec le froid qu’il fait dehors je vais attraper la crève. Maudite loi Evin ! J’ai dix mille paperasses à remplir, normalisation, règlementation… qu’est ce que je m’emmerde. Il me manque les chaussons, la pipe et le pull jacquard pour finaliser le tableau. Y a pas à dire, j’ai un poste en or, payé une blinde : responsable de la sureté d’un grand groupe industriel Français. Certes, je gère aussi bien la protection des bâtiments que les personnes ; je suis aussi responsable de la sécurité des usines, et je travaille étroitement avec le responsable de la sécurité des systèmes d’information. Un métier passionnant mais bien loin du terrain que j’ai labouré tant d’années. Le service me manque, l’inaction m’encroute.

Bien évidemment je ne suis pas rouillé. Je cours tous les jours, je poursuis mon entrainement de Krav-maga et m’amuse toutes les semaines au tir avenue Foch. Mais ce n’est pas pareil. Je suis comme un loup enfermé dans un parc d’attraction. J’ai le gite, l’espace, la nourriture mais mon instinct me porte à l’extérieur. Je ne me sens bien que dans le mouvement, ne vibre que dans la mission, ne respire que sous adrénaline. J’en ai parcouru des pays, j’en ai connu des crapules, j’en ai buté des salopards. J’ai vécu sur le grill, en permanence dans l’instant présent, ne sachant pas si le lendemain j’aurais encore eu un souffle de vie. 
 
Le téléphone sonne. Encore un problème sur le système obsolète de vidéosurveillance sans doute… j’ai l’impression d’être un gardien de parking. Ah, non, c’est Manu, mon vieux camarade de virées nocturnes en désert Saoudien. La dernière fois que je l’ai vu, il s’était pris une balle de 9mm dans l’épaule et était en convalescence dans une petite clinique des Yvelines. Depuis, il bosse dans l’ombre, pour une quasi-police politique. Officiellement, il n’existe pas. Il butte de la racaille, des pourris, mais aussi des gens biens mais gênants, je crois que c’est son métier. Je ne l’ai jamais revu, je le croyais envolé ou mort.

 
Ouah, je me prends une bouffée d’air pur en plein visage, le vent de la liberté souffle dans ma tête. Manu a besoin de moi, il cherche un associé pour une mission délicate et bien payée. Il m’en parlera de vive voix à notre repère… je pense savoir de quoi il parle. Je fonce ! Mieux vaut mourir dans l’action que pourrir derrière les vitre fumées d’un bureau aussi classieux soit-il.  Barbouze un jour, barbouze toujours. Le goût du sang commence à me venir en bouche.

C’est un délice…

mercredi 18 janvier 2012

La soutane

J'aime mon métier, enquêter et traquer les voyous, les suivre dans tous les travers de leurs larcins. J'aime me planquer dans ma voiture banalisée, mon pétard dans le holster, rassurant quand le danger se rapproche. Fumer mes gitanes, cigarette sur cigarette quand le moment me le permet. Mon job est souvent solitaire même si je fais partie d'un service et ne suis qu'un rouage de celui-ci. C'est bon de savoir que des collègues ne sont pas loin lorsque ça chauffe.
Mon pied c'est surtout de les "coxer" ces pourris ; les arrêter, leur passer les bracelets !
J'aime l'aventure, j'aurais même pu bosser à la CIA. Jeune inspecteur, j'étais à la Brigade de Répression du Banditisme, la BRB comme on dit. J'ai souvent planqué dans le sous-marin.

Même sur les traces de Mesrine ! J'avais réussi à le loger en 1979, à l'époque le "Grand" créchait dans le XVIIIème arrondissement de Paris. Je l'avais repéré un soir au retour à son domicile. L'immeuble avait deux entrées et donnait sur deux rues, pratique pour la fuite.
 
Ce soir-là, à son bras sa compagne Sylvia. Il avait eu un regard sur moi, sur la 4L. Son regard glacé, froid m'avait laissé transi sur le siège, paralysé par la peur d'être repéré. Mon patron m'avait appelé pour décrocher. J'avais roulé 5 minutes en direction de la goutte d'or et étais revenu sur mes pas pour me garer de l'autre coté de l'immeuble. Fumant la brune qui me restait, j'attendais les consignes, persuadé que l'ennemi public numéro un n'aurait pas imaginé que j'avais trouvé la seconde entrée.

Mais il avait raccompagné sa femme et était redescendu.

Vers 3 heures du matin, somnolant, il m'avait sorti de la voiture d'une poigne que je n'oublierais jamais. Sans me frapper, il m'avait attaché les mains d'une corde fine dans le dos, les chevilles et je m'étais retrouvé dans une poubelle verte de la ville de Paris, un chiffon enfoncé dans la gorge, un grand morceau de sparadrap sur la bouche.

Impossible de me libérer de ces liens qui me sciaient les poignets, impossible d'appeler au secours ! Vers 6 heures du matin, une équipe d'éboueurs avaient réussi à me libérer ! J'avais appris plus tard qu'un collègue, à qui était arrivée la même mésaventure avec Mesrine, n'avait pas eu ma chance et avait fini sa vie écrasé dans la benne d'un camion à ordures.

Ayant vécu dans la peau du traqué, plusieurs heures sans bouger, j'avais renforcé mes techniques de traque et ma méfiance. Je voulais prendre ma revanche, pas avec Mesrine car il avait été serré depuis porte de Clignancourt, mais avec tous les autres que je réussirai à attraper !

J'avais mis au point une mise en scène imparable. Je planquais souvent au bois de Boulogne. Les "maquereaux" surveillaient leurs protégées et j'en prenais souvent en filature à l'époque. Dans le coffre de la super 5, j'avais un sac de déguisements.
Le meilleur : une soutane noire, col blanc et crucifix.
Adossé à un arbre, je revêtais ma robe d'ecclésiastique et revenais m'asseoir dans la voiture. Les prostituées, en général, ne circulaient pas vraiment très loin de leurs endroits de prédilection, mais certaines s'approchaient de ma voiture et me proposaient leurs services. Elles commençaient à se familiariser à ma présence.
Je commençais à leur parler aussi et une jolie blonde s'intéressait un peu plus à moi. J'en étais pas moins homme et un soir tout en m'appelant "mon père", je l'avais prise à l'arrière du véhicule, une secousse rapide mais libératrice.
Je lui avais expliqué qu'elle m'attirait et qu'elle était le premier amour physique terrestre que j'avais connu. Il y avait une certaine perversion et de séduction à baiser une pute en habit de prêtre, et je commençais à apprécier cette situation.
Un soir alors que nous étions Olga et moi en pleine action et qu'elle opérait une fellation, elle avait retroussé ma robe et avait saisi mon sexe dans ses mains humides. Une vouture de police s'était arrêtée tout à coté. Un flic en uniforme vint tout de suite ouvrir la porte et nous interpella : « contrôle d'identité ». Le sous-brigadier aperçut mon habit et me donnait du "mon père" à tout va tandis qu'Olga, qui n'avait pas entendu l'arrivée de la police, relevait sa tête de mes cuisses. Les deux autres étaient déjà sortis de leur voiture.
« Comment en êtes-vous arrivé là mon père ? ». Le « prolétariat flicard » est souvent moralisateur. J'en avais déjà fait l'expérience, étant moi-même de la maison. Il avait décidé de nous amener au commissariat, avenue Mozart.

J'avais réussi après plusieurs heures d'explications à faire valoir mon grade et qualités de la maison poulaga, la tête basse j'étais rentré chez moi. Un peu honteux de la situation en y repensant aujourd'hui et aussi heureux d'avoir réussi à prendre un peu de plaisir dans cet habit singulier.

lundi 16 janvier 2012

L'intrus

Crève pourriture ! Vas-y gueule. Tu t’es introduit chez moi, en pleine nuit. Tu as menacé ma famille et tu as voulu me tuer. Là, tu pisses le sang et tu vas bientôt rendre ton dernier souffle. L’ampoule incandescente t’a cramé la chaire avant de pénétrer ton cou et d’éclater ta jugulaire. C’était nous ou toi salopard.
 
Je me sentais menacé depuis de longs mois. Le sentiment d’être écouté et tracé. Puis vinrent les appels voire même les mails anonymes me demandant de stopper mes investigations. Je ne suis pourtant pas journaliste et ne travaille pas pour les services. Je suis chercheur dans un grand groupe chimique Français, aucunement soumis au secret défense. Jusqu’au jour où j’ai découvert que le programme sur lequel je travaillais, en grande partie subventionné par des fonds public, était détourné de son objet initial. Étonné, j’ai questionné ma hiérarchie qui m’a renvoyé dans mon labo en m’expliquant que la dimension de ce projet me dépassait et qu’il fallait que je reste un exécutant. Puis j’ai investigué, et la pression est alors devenue plus forte, les menaces à peine voilée.

 
Plus j’allais en avant dans mes recherches, plus l’affaire me semblait sombre. J’interrogeais mes sous-traitants en Inde notamment et récoltais des informations chaque jour un peu plus étonnantes. Je participais, j’en étais certain, à un programme militaire déguisé. Après la pression vint le pot de miel, la promotion, l’augmentation de salaire et bien évidemment le changement de département. J’ai accepté. J’ai changé de services, mais ai poursuivi mon enquête. Pourquoi ? Mes contacts étaient activés et alimentaient mon dossier, mais surtout la curiosité était trop forte. Je continuais alors à creuser, accumulant des dossiers sur un serveur externe, planqué et protégé. Je ne gardais aucune trace sur mon ordinateur, aucune donnée sur une clé usb. Tous les documents papiers étaient scannés puis détruits. Les preuves s’empilaient me fragilisant un peu plus à chaque donnée stockée.

 
J’imaginais naïvement qu’ « ils » avaient lâché l’affaire et que je n’étais plus sous surveillance. Grave erreur, bien au contraire, ils étaient passés d’un simple contrôle managérial à une surveillance étroite et discrète effectuée par des professionnels. La pression lourde et lancinante est devenue visible, sensible puis physique. « Ils » sont venus me voir, me plaquant contre un mur dans la rue, m’invectivant, m’ordonnant d’arrêter, me menaçant et visant ma famille. Ils me demandaient surtout de leur livrer ce que j’avais accumulé depuis des mois. Ca je ne le pouvais pas. J’avais en effet découvert que ce programme militaire mettait en péril des milliers de vie à l’autre bout de la planète. Les pseudo-expérimentations de mes ex-recherches effectuées dans des villages reculés impactaient les populations. Les taux de leucémie devenaient anormalement élevés. Les morts étaient suspectes, mais il était difficile de le prouver, les corps disparaissaient.

 
Vinrent alors les menaces de mort ponctuées finalement par ta visite de ce soir. Je ne sais pas comment tu es entré. Je ne sais pas comment tu as réussi à monter notre escalier de bois, tel un chat, sans faire craquer les marches. Mais sur le qui-vive, dans un demi-sommeil, je t’ai entendu ouvrir la porte de notre chambre. J’ai eu juste le temps de rouler par terre, tu étais déjà sur nous.

 
Tu as frappé violemment mon épouse avant de me sauter dessus. Quelques fractions de secondes perdues pour toi. J’avais déjà saisi la barre de fer que je planquais sous mon lit, et t’assainis un énergique coup dans ta gueule de pourri. Cagoulé tu n’as même pas le cran de nous montrer ton visage. Tu as alors sorti ton flingue. Sans doute était-il initialement destiné à me foutre la trouille une nouvelle fois. Mais là, compte tenu de ma réaction inattendue, il t’aurait servi à me fumer. Un nouveau coup de ma lourde barre sur ton avant bras a suffi à te désarmer. J’ai alors saisi la lampe de chevet encore allumée malgré l’heure tardive et te l’ai brandi telle une lance vers le visage. Je  ne remercierais jamais assez mon épouse de s’endormir en bouquinant. L’ampoule brulante s’est enfoncée dans ton cou de taureau comme dans du beurre.


Ma femme, le visage en sang hurle. Mes enfants, charlotte et arthur, réveillés par le bruit sont devant la porte de la chambre, le visage déconfis, crient. Et toi tu couines comme un goret. Tu es à terre, ton corps est frappé de tremblements. J’appuie de toutes mes forces sur la lampe, heureusement pour moi débranchée. Elle t’a égorgé comme un bœuf, le sang gicle sur mon visage.

 
Un dernier soubresaut, tu ne bouges plus. Les cris ont laissé place aux larmes. Je réconforte femme et enfants,  les mets à l’abri en bas. Je me cale devant mon ordinateur, me connecte à Wikileaks et commence à balancer le contenu du serveur. Ca me titillait de fournir les pièces à la presse, ta visite surprise a allumé la mèche. Tu ne seras pas mort pour rien vermine, tu viens d’appuyer sur le bouton qui va déclencher la bombe médiatique !

 
D’un coup, une pointe froide se fait sentir dans ma nuque. Je sens un souffle chaud. Bon dieu, tu n’es pas venu seul ordure…

jeudi 12 janvier 2012

La traque

En 1945 il était Obersturmbannführer. En 1933, Wolfgang était passé d'abord par les Hitlerjugend. Dès l'âge de 14 ans, il avait montré ses prédispositions à la vénération du Führer. Dans un monde où l'aristocratie germanique pesait si lourdement sur les consciences du peuple, il avait, bien avant son père, décidé de s'engager dans ce mouvement qui allait révolutionner l'Allemagne et l'Europe. La corruption des gouvernements successifs depuis la fin de la première guerre mondiale sautait aux yeux de tous ceux qui subissaient la crise économique. Issu de la bourgeoisie bavaroise, Wolfgang voyait son père, petit industriel Bavarois, s'enfoncer chaque jour un peu plus dans la tourmente de la crise économique.

Il ne pouvait plus le supporter, il voulait que ça change.

Ses camarades en avaient tous fait autant. Devenus adultes, ils avaient gravi les échelons un par un de la SS. Prêts à sacrifier leurs vies à Hitler et au peuple Allemand. La propagande Nazie, à n'en pas douter aujourd'hui, était un implacable rouleau compresseur qui avait, à l'image d'une secte, réussi à enrôler une large partie de la population Allemande.

Engagé dans la Waffen-SS, Wolfgang était un jeune officier ambitieux, il avait participé à toutes les campagnes militaires, les plus difficiles engagées par les Nazis. L'Ukraine, la Russie, les Balkans et la France, il en avait vu du pays. Il en avait tué des ennemis, et beaucoup d’innocents. L'idée de la grande Allemagne l'avait galvanisé et la guerre justifiait les pires actions, les crimes les plus barbares comme ceux, zélemment appliqués, de la solution finale.

Et en tant qu'officier il en étant promoteur. Il aurait pu reprendre la petite usine de textile que son grand-père avait fondée à la fin du XIXième siècle et ainsi passé une vie de labeur consacrée à sa famille. Il n'était pas marié et n'en avait pas envie.

Je venais de refermer "Les bienveillantes" de Jonathan Littell, j'étais au bord de la piscine, c'était l'été en Bretagne. Mon oncle avait invité son beau-frère et sa belle-sœur Allemands pour quelques jours de vacances, je les avais déjà rencontrés dans mon enfance. Sous le chaud soleil du Finistère sud, nous prenions un bain de soleil après un festin de barbecue arrosé de bons vins de Bourgogne pour nous et pour les autres de bières.

Sur les transats bleus et blancs, Wolfgang sirotait une pinte de bière. J'avais engagé le premier la conversation. Son Français était courant presque sans accent. Lointain souvenir de la campagne de France de 1940, il me vantait les talents de mes compatriotes.

"Heureux comme Dieu en France" où il avait passé deux ans. Il nous avait occupés. Et naturellement, Il m'avait raconté son engagement Nazi.

Mes grands-parents déportés, ma famille persécutée pendant ces années noires de notre histoire et j'étais face à un de leurs bourreaux ! Mon frère, agacé me faisait des signes, je crois que nous étions tous deux prêts à le noyer dans ce bassin ! Le temps était passé, face à moi je ne voyais plus qu'une grande carcasse usée par une longue vie, plus de 85 ans et plus d'un mètre 90 encore. A 25 ans il devait être impressionnant !

En 1945, il s'était décidé à reprendre l'affaire familiale. Il avait même fait une belle carrière professionnelle, développant son entreprise au delà de toute espérance. Il n'avait jamais été inquiété par les gouvernements allemands, ni même par les chasseurs de Nazis.

Tiraillé entre la haine et la honte, je regagnais ma chambre. Wolfgang leva son bras gauche en signe d'au revoir. En dessous, un tatouage bleu, O+, se dessinait de manière très.. trop distincte.

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