mercredi 29 août 2012

Don Quichotte


Je suis tellement crevé, épuisé, lessivé, dégouté… cela fait plus de 20 ans que j’exerce mon métier. Non pas par obligation, certes pour vivre, mais surtout par vocation et parce que j’adore ce boulot. J’aime arpenter les rues de Paname la nuit ; j’aime trainer dans les bars et m’enfiler des « Sky » ; j’aime discuter avec les vrais gens aussi paumés fussent-ils ; j’aime échanger avec eux, gagner leur confiance et leur tirer des tuyaux ; j’aime les femmes de la nuit, me taper des tepus, fréquenter les boites à touzes. Je pensais crever du Cancer à force de fumer et de picoler, mais ce sont l’épuisement et le dégout qui m’anéantissent chaque jour un peu plus.
Pourtant j’ai toujours autant de gnak quand je vais taper une crapule ; l’adrénaline est toujours aussi forte lorsque je débusque et course une arsouille ; quelle satisfaction de voir ces raclures, voleurs, violeurs, braquos et dealers de merde, derrière les barreaux ! 

Le seul problème est qu’ils n’y restent pas.

« Cent fois sur le métier, tu remettras ton ouvrage », chaque jour j’applique laborieusement cet adage. Sur les trottoirs, dans les rades et dans les cages d’escaliers, je revois les mêmes gueules, tracent les mêmes racailles, lutte contre les mêmes salopards. Bien évidemment, pas mal partent en taule, mais reviennent nous narguer 4 ou 6 mois après.

Je me bats contre la justice des moulins à vent. Je suis censé combattre le mal et protéger les opprimés, mais nous ne luttons pas à armes égales. Moi et mes camarades sommes des cibles vivantes. Nous recevons quasi quotidiennement sur la gueule des grilles pains, des frigos, des tirs de mortiers, de chevrotine et parfois du 7,62 de Kala.

Nous sommes formés au combat de rue. Lâchez nous dans les cités nord et nous aurons vite fait de nettoyer ces quartiers de la vermine qui empoisonne chaque jour un peu plus les habitants excédés.

Mais comment courir avec une laisse, les pieds dans les bétons et les couilles dans un étau. Nous sommes cernés de toutes parts et poussés à l’immobilisme, libres de nous prendre des coups dans la gueule. La hiérarchie a la trouille, le politique ne veut pas faire de vague, les baveux les protègent, les associations anti-racistes nous fustigent, les journaleux nous canardent de leurs plumes acerbes, les autres nous regardent au mieux méfiants… Et quand on l’ouvre, on passe pour des fachos !

Bavures, dope, alcoolisme, pétage de plombs… bon nombre de potes ont, comme moi, déjà craqué.
Apprendre qu’à force de longues absences, de nuits de stress et d’angoisse, ma femme a fini par me tromper, je n’ai pas supporté. Une nuit de trop dans la merde, embrumée de vapeurs d’alcool, j’ai pété les plombs en découvrant le pot aux roses. 

Je regarde hagard le carnage dans l’appart ; Dominique au sol le crâne ouvert, Matthieu et Estelle nageant dans leur mare de sang ; les murs maculés de leurs vies ; Mon arme de service à la main.

Tout est si embrouillé, comme dans un univers de coton. J’entends dans un son sourd, le deux tons des collègues.

Je n’irai pas subir les assauts de cette Stasi d’IGS, je n’irai pas en taule.

Il me reste une balle.

samedi 25 août 2012

Baby boum !


Je cours, accélère, me précipite, comme poussé par le vent du destin. Je me dirige vers la foule qui l’acclame. Homme public, il harangue les fidèles tel un prêcheur. Mas ce n’est qu’un politicien. Et la politique, à 12 ans, je n’en ai que faire.

Je dérape, trébuche et mord la poussière. Mon menton saigne, je n’ai pas avancé les mains. Je ne voulais absolument pas lâcher le bouquet de fleurs que j’apporte. Je me relève et reprends ma course.

Je ne le connais même pas. « Va porter ses fleurs » m’a dit mon Imam. Alors je l’écoute et je m’exécute, parce que c’est un saint homme.

Je transpire. Non pas parce qu’il fait chaud, j’ai l’habitude. Mais je suis couvert et lourd. Ils m’ont beaucoup trop chargé, j’ai du mal à avancer, à me frayer un chemin à travers ces gens qui hurlent.

Offrir des fleurs à son ennemi, cela peut paraitre bizarre. Mais ce bouquet est un peu spécial. Humer son nectar va le conduire tout droit en enfer, comme tout bon mécréant qu’il est.

Je poursuis mon chemin vers Bab al Sila, la porte du Paradis des miséricordieux. D’une main je tiens fermement ces arômes qui renferment le détonateur et de l’autre rabat mes vêtement afin de cacher ma ceinture d’explosifs, jusqu’au dernier moment.

Mon esprit s’envole à la cadence de mes pas. Je vais gravir un à un les 100 échelons des Moudjahidines. Là-haut, je m’abreuverai des saveurs de Sihan, Jihan, Alfourat et Alnil. Je gouterai les fruits du jujubier, des pommiers ou des dattiers. Je me coucherai dans des tentes faites de perles. Jamais je ne serai dans l’obscurité, car la lumière y brille toujours. Trop jeune pour le faire ici-bas, je me marierai à 72 vierges tel le Shahid victorieux. Et tu sais, là-bas, les femmes ont les yeux d’un blanc si brillant qu’ils te transpercent le cœur. Elles sont si belles, j’ai si hâte !

Les gens s’écartent désormais à mon passage, comme subjugués par mon aura. Il est vrai que je suis mignon, une vraie gueule d’ange. Et j’ai un sourire éclatant qui me rend si sympathique. Dans une poignée de seconde, ils seront tous purifiés de mon sang ; je leur livrerai mes entrailles à tous ces infidèles ; elles pourriront sur leurs corps et les empoisonneront à petit feu.

La foule s’écarte dorénavant totalement, formant un halo de plus en plus important autour de moi.

Étrange sentiment, je freine ma course. Je ne vois plus l’orateur.

Je stoppe mon parcours. La tribune devant moi est vide. Je me sens regardé, je tourne la tête à gauche. Visé, devrais-je dire. Un type harnaché comme un cosmonaute me pointe avec un énorme gun. Coup d’œil à droite, son sosie fait exactement la même chose. Derrière, idem. La foule a fui. Tout est calme. Un silence presque religieux.

Le Paradis n’est pas pour aujourd’hui.

Je lâche alors mon bouquet et sombre alors dans l’obscurité.

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