lundi 26 novembre 2012

La pointe du château



Mes muscles se tendent, je commence à suer. Mon souffle devient plus court, je peine vraiment dans cette montée escarpée. Je cours depuis une trentaine de minutes sur le sentier des douaniers surplombant la mer, slalomant entre les roches, les flaques d’eau, les zones de boues et les branchages. La vue est magnifique, presque magique. Bien que le temps soit calme, la mer, elle, est agitée, signe d’une tempête nocturne passée. En ce dimanche, certains vont à la messe, moi je me décrasse et évacue le stress et les excès de la semaine. J’arrive péniblement en haut de la colline et admire un court moment le point de vue. 

Mon regard est alors attiré par des gyrophares, en bas près de la plage. Je vois au loin un petit groupe affairé près des rochers. Poussé par la curiosité, je décide de reprendre ma course, d’accélérer le pas et d’aller voir de plus près de quoi il en retourne. 

Franchir le cordon de sécurité ne me prit que quelques minutes, le temps de discuter avec l’adjudant de gendarmerie et de décliner mon identité.  Bien qu’ils n’aiment pas beaucoup les flics de la capitale, il me laisse fouiner autour de la scène de crime… ou d’accident. On ne sait pas trop, vu que le type gisant entre les rochers de granit a la tronche et les membres éclatés. Son va et vient nocturne entre la mer et les rochers, lessivé par les galets, a totalement disloqué ses membres et éclaté son crâne. La mer a emporté son sang à la descendante, le macchabée est certes trempé, mais tout sec ; de ses plaies ouvertes ne jaillit aucun sang. 

A première vue, il s’agit d’un notable. Son costume Armani est en lambeaux, sa Rolex au poignet a résisté aux chocs… bonne came ! En tout cas, s’il y a eu meurtre, ce n’est pas pour vol. Il a encore ses papiers, son pèse et sa montre.
Hervé B. est bien un bourgeois Rennais, chirurgien et homme politique local.  Un homme sans histoire, juste attiré par les femmes… mais quel homme ne l’est pas.

L’autopsie ne révèlera rien de particulier sur les causes du décès. Il avait certes absorbé une grande quantité d’alcool et pris quelques rails de coke avant sa mort, mais il s’est tout bonnement et simplement éclaté sur les rochers en glissant… c’est ce que dira le légiste. Affaire classée.

Cependant, de retour de ces quelques jours de congés, dans le TGV qui me ramène à mon triste labeur, je repensais à un détail troublant. Il m’a semblé voir des traces de liens autour des poignets du défunt, quelque chose de très superficiel. Ces marques ont du peu à peu s’estomper, d’où l’absence de remarques dans le rapport.  Des idées bizarres me trottaient dans la tête. A-t-il été séquestré, ligoté, drogué et poussé de la falaise ? Est-ce un jeu avec une maitresse qui a mal tourné ?

Les gendarmes ont examiné les rochers alentours et ont fait le tour de la pointe du château, sans aucun résultat. Je dois me faire des idées, je me replonge dans le journal local. Le Tregor relate les histoires de pêches à pieds, week-end de grandes marées oblige. Peu à peu, bercé par le tanguement du train, je m’assoupis…

L’affaire me perturba toute la semaine… jusqu’à ce que je retombe sur Le Tregor en cherchant du papier pour allumer un bon feu de cheminée. Bon sang ! La nuit du décès était une nuit de très fort coefficient. Le corps a été découvert à mi-marée, à la descendante. Les gendarmes n’ont donc pas tout exploré. 

M’étant amusé petit dans le secteur autour de la pointe, je savais pertinemment que la roche était truffée de galeries et de blockhaus datant de la 2nde guerre mondiale. Blindés d’explosifs et d’obus, les lieux avaient été murés, il ne devait normalement subsister aucune entrée.

Je saisis mon smartphone afin de vérifier les prochaines marées sur la zone… Malheureusement, il faut attendre plusieurs mois avant de retomber sur des coefs aussi élevés. Je joins cependant des collègues du service de St-Brieuc et leur demande d’aller faire minutieusement le tour de la pointe à la prochaine marée basse. 

Quelques jours après, coup de fil des collègues Bretons… Rien à signaler ; je m’en doutais.

Mon doigt glisse sur le calendrier, la prochaine grande marée est dans 4 mois. J’y serai !

Je débarque à la gare, appelle un taxi et me rends sur le port. Je passe mon après-midi à flâner sur les pontons, à faire le tour des rades, à taper la discute avec les locaux. Le soir venu, je m’attable à La Marie Galante, commande un plateau de fruits de mer et un petit Châblis. La marée est totalement basse dans deux heures, j’ai amplement le temps de me délecter.

Mon Sig Sauer dans une poche, une lampe torche dans l’autre, je prends le chemin du littoral qui me mène à la pointe du château. La nuit est claire, l’air est doux, il ne pleut pas, ce qui rend la promenade plutôt agréable. En cette saison, en pleine semaine, en pleine nuit et en pleine lande, il n’y a pas âme qui vive. Tout du moins sur les premières centaines de mètres, car à l’approche de la Pointe, la lande se remplit. Des petits groupes de personnes se dirigent vers la pointe. Cette situation est suffisamment étrange pour que je décide de faire venir du renfort. J’appelle les collègues de Saint-Brieuc, ils seront là dans une heure. Le temps de passer cet appel, et la lande est redevenue totalement paisible… plus personne. Où sont-ils passés ?

Je fais le tour de la pointe, scrute la lande… aucune trace ! Je décide alors de refaire le tour, non pas en haut, mais sur la plage. A marée très basse, c’est possible. Mais c’est vaseux, je m’enfonce, c’est une horreur. J’aurais dû m’équiper. Je fais quelques pas dans la mélasse et me retrouve sur une bande de sable plus dur. Bingo, il y a un paquet de traces de pas qui convergent vers une faille entre les rochers. Je me glisse dans le faible orifice qui vraisemblablement n’est dégagé que lors des très grandes marées. Je marche quelques instants sur les galets, je sens que ça monte. Je m’enfonce dans les entrailles de la pointe.

Mon téléphone vibre et me fait sursauter. Les collègues sont arrivés, je leur demande de rappliquer au plus vite. Ils mettent de longues minutes à trouver l’entrée, malgré mes explications précises. Nous progressons à trois dans un étroit tunnel et arrivons dans une petite salle. Le tas de galets entassés me laisse penser qu’ils doivent plus ou moins boucher l’entrée afin d’éviter toute visite importune.

Nous allons plus en avant. Peu à peu des murmures, puis des paroles, puis de la musique, puis des petits cris se firent entendre. Nous arrivâmes dans une immense salle creusée dans la roche. Je pense que nos hôtes furent aussi surpris que nous. La grotte est transformée en une espèce de temple, avec des pupitres, des flambeaux, des sièges, des symboles cabalistiques. L’encens rend l’atmosphère encore plus mystique. Mais c’est surtout le mélange des corps qui nous frappe alors. Nous sommes tombés dans une immense partouze de notables aux accents de messe noire. Bouteilles de St-Emilion, petits canapés, crustacés, rails de coke, vodka… la bourgeoisie locale ne s’ennuie pas. 

Un grand type vêtu d’un seul tablier vient à notre rencontre… visiblement le maitre des lieux. Nous affichons nos plaques, il nous demande alors de procéder aux interpellations en douceur. Nous bloquons toute sortie, appelons la gendarmerie locale et attendons que tout ce beau monde se rhabille.  Je prends à part le maitre de la pointe et commence à l’interroger. 

A chaque grande marée, les membres de ce « club très privé » vient s’enivrer au sein de cet espace atypique. Rien de grave en soit, chacun fait ce qu’il veut avec son cul… mais j’en viens au problème de la coke à profusion et à la mort suspecte d’Hervé B. Ce notaire local se met rapidement à table. Il est désespéré de ce qui est arrivé. Il m’explique qu’Hervé B. avait énormément picolé ce soir là, qu’il aimait les postures sado-maso et que souvent il devenait violent sous l’emprise de la coke. Ils l’ont alors éjecté des lieux et demandé de rentrer chez lui. Ils n’ont découvert son corps que le lendemain midi au changement de marée… l’un des membres, voisin, a alors appelé la gendarmerie comme un témoin qui promenait son chien. S’ils n’ont rien dit, c’est qu’ils voulaient préserver leur Avre de débauche, rien de plus.

Cette enquête inhabituelle donnera sans doute lieu à une inculpation pour consommation de stupéfiants, associée à une inculpation pour mise en danger de la vie d’autrui et non-assistance. L’endroit sera sans doute vidé et définitivement muré… ou pas.

Mon téléphone vibre alors une nouvelle fois… mon boss, à 3h30 du mat ? Furieux d’avoir été réveillé par le ministre, il m’ordonne alors de lâcher l’affaire et surtout d’oublier ce que j’ai vu. Mon hôte sourit, il a compris. Mes deux collègues, ayant reçu le même type de coup de fil, sont déjà en train de plier bagages. La gendarmerie ne viendra pas.

Le grand type me propose alors de rester. Il m’offre alors une jeune infirmière, nue comme un ver sous sa blouse. Tout un fantasme. 

Etant jeune, j’avais escaladé avec joie ses rochers. Cette nuit, j’escaladerai l’infirmière avec autant de joie.

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